Michel est moniteur d’ auto école à saint Jean-Pied-de-Port. Il a suivi les stages d’ initiation et d’ approfondissement de la Gestion Mental. Il suit actuellement le cursus de formation de formateur.
Christiane :
Lors de ces stages quelles ont été tes découvertes sur ton propre fonctionnement mental?
Michel :
J’ ai pris conscience que je pensais avec des images visuelles. Que ces images étaient présentes dans toutes les circonstances, qu’ elles me servaient à comprendre, réfléchir et mémoriser. J’ ai réalisé aussi que mon fonctionnement était très global; que cette globalité me servait à comprendre et à accéder à plus de linéarité dans un deuxième temps! Tout au long des mises en situation, j’ ai réalisé que, malgré ma grande capacité à appliquer des notions ou expériences, j’ avais un projet dominant de recherche d’ explication. Le « pourquoi » entraîne le « comment faire ». Dès le début, j’ ai eu aussi le projet de créer des liens permanents entre les notions de Gestion Mentale et mes connaissances de moniteur d’ auto-école.
Christiane :
En ce qui concerne ton travail auprès des élèves et tes observations quelle a été ta démarche?
Michel :
Tout d’ abord je suis parti du fait que toute activité de conduite nécessitait un acte de réflexion. Réfléchir, c’ est répondre à des questions que le présent suscite et faire un retour en arrière (sur du connu, du déjà là) afin d’ amener une solution. (En conduite il y a une double réflexion : sur l’ environnement et sur la mécanique) En interrogeant les élèves je me suis rendu compte qu’ ils ne savaient pas répondre à la question : qu’ est ce que réfléchir? Il fallait donc les amener à ce que signifie réfléchir, comment réfléchir? Je leur parle du cerveau, je le schématise. Il est formé de tiroirs dont celui de la conduite. Réfléchir nécessiterait à un moment donné d’ ouvrir ce tiroir. J’ introduis un petit « personnage » qui va les accompagner en permanence aussi bien en conduite qu’ en cours de code : « le petit lutin ». Ce dernier est d’ ailleurs matérialisé dans la voiture par une mascotte.
Christiane :
Pourquoi ce personnage?
Michel :
En les interrogeant, je me suis vite rendu compte qu’ ils étaient dans un « projet non conscient » d’ apprendre pour le moniteur, pour l’ examinateur, avec un fort projet de reproduction de modèles. évacuant totalement un projet personnel de conduite. Leur projet ne pouvant pas les amener à un véritable apprentissage de la conduite. De plus ils ont un grand stress, une peur de se faire attraper. Je désirais donc créer un intermédiaire entre eux et moi, entre eux et l’ examinateur. Ils ne sont plus tout seul. Petit à petit le lutin devient eux, c’ est un interlocuteur interne. Le petit lutin va « travailler », « m’ écouter », « me parler », « aller chercher les renseignements », « remplir les tiroirs avec des mots, des images ». Je leur dis qu’ ils n’ ont rien à m’ amener (ni plaisir ni colère), que moi, je leur amène tout; que les relations doivent se créer entre eux et la conduite! Entre moi et la conduite. Cela les apaise.
Christiane :
Lors de dialogues pédagogiques as-tu observé autres choses?
Michel :
J’ ai pu me rendre compte que beaucoup ne faisaient aucun lien entre les cours de code et la conduite! Pour eux se sont deux apprentissages indépendants, deux épreuves différentes. En conduite ils ne savent plus rien des connaissances du code!
Christiane :
Ils ont donc deux tiroirs indépendants sans aucune communication?
Michel :
Non seulement indépendants, mais lorsque l’ examen du code est passé, le tiroir « code » se vide! Ils ont limité leur mémoire (imaginaire d’ avenir) au jour de l’ examen; ils n’ ont aucun projet de conduire en utilisant le code!
Christiane :
Pour redonner du sens à cet apprentissage du code qu ‘as-tu mis en place?
Michel :
Le petit lutin va jouer un grand rôle. Il va devoir remplir les tiroirs et créer le lien avec la conduite. Normalement en cours de code ils ont des diapositives et un boîtier. Pour chaque diapo ils doivent indiquer si elle correspond à la situation « a, b ou c »? Je me suis rendu compte que leur unique projet était de créer un lien entre la diapo et les lettres « a, b ou c » sans aucune réflexion et mémorisation de la situation réelle présentée. Telle diapo, c’ est « a » mais pourquoi? Ils ne le savent pas! Ils perdent totalement la signification des lettres « a,b,c ». De plus ils ne tiennent pas compte de la correction. Le dialogue pédagogique m’ a permis aussi de comprendre que beaucoup avaient le projet de répondre aux questions, sans « voir » l’ image (l’ analyser), afin de garder en mémoire l’ image globale en lien avec la question posée dans l’ espoir de l’ avoir le jour de l’ examen. Cette façon de procéder les amène aussi à « filtrer l’ image », à chercher « autre chose » qui pourrait correspondre à la question mémorisée et non plus à évoquer la situation réelle qu’ il faut analyser en conduite! J’ ai donc diminué le nombre de diapo étudiée dans l’ heure (20 au lieu de 40), je ne travaille pas avec le boîtier et je leur propose de : regarder la diapo afin de dire ce qu’ ils voient sur l’ image, dire ce que cela signifie répondre à une question. Je montre la diapo, puis je la cache et je laisse un temps d’ évocation. Ils répondent à mes trois demandes et après j’ organise une discussion entre eux sur les raisons de leurs réponses et aussi sur la forme de leurs images mentales : ont-ils des images, des mots, des commentaires dans leur tête? Ma voix, leur voix? En fin de séance je leur demande de refaire surgir de leur mémoire quelques diapos pour les obliger à faire un retour sur leur apprentissage.
Christiane :
Comment réagissent-ils à ces changements?
Michel :
Ils aiment, sont plus attentifs. Ils ne sont plus en « perception- motricité » : « je vois, j’ appuie sur le boîtier ». Ils entrent dans un raisonnement.
Christiane :
Et lors des séances de conduite?
Michel :
Le lutin travaille! Dans un premier temps : je refais un retour sur le code. Qu’ y a-t-il dans le tiroir? Est-il rempli? Puis il faut comprendre un environnement. Le comprendre c’ est imaginer le pire : envisager l’ accident. pour l’ éviter. Il va falloir se déplacer dans cet environnement et il faut travailler deux choses : la mécanique et la conduite. Pour la mécanique (tiroir mécanique) il faut « sentir » le mouvement (évocations kinesthésiques) de la voiture. Certains élèves ont beaucoup de difficultés dans ce domaine. Je leur demande de s’ imaginer aux commandes d’ un petit avion. Ils sont pilotes (pour certains on rajoute casquette et galons! Pour détendre l’ atmosphère) et vont décoller. Cela leur permet de mieux ressentir les mouvements, l’ accélération, le freinage de l’ auto et de comprendre les rapports de vitesses, le démarrage de l’ avion correspond à la 1°,la 2° correspond au moment ou l’ avion prend de la vitesse pour décoller (vitesse d’ accélération), la 3° et 4° correspondent au moment ou l’ avion prend de la hauteur et la 5° est une vitesse de stabilisation. Pendant tout ce temps je les fais travailler sur des sensations kinesthésiques au niveau du dos.
Christiane :
Et pour la conduite ?
Michel :
Conduire c’est « voir » (évoquer et l’ analyser) l’ environnement, c’ est anticiper. Conduire, c’ est anticiper par un mouvement de pensée un acte déterminé. Anticiper en conduite, c’ est adapter la vitesse à la trajectoire en fonction de l’ environnement. Il y a une double activité réflexive : faire retour en arrière sur mes connaissances à partir de « mon présent et mon ici » et aussi se projeter par la pensée dans « un futur et un ailleurs ». Cela demande une vraie décentration spatio-temporelle. On doit faire une action en faisant une analyse de ce qu’ il pourrait se passer dans un « ailleurs et un plus tard » en fonction du présent et en utilisant des connaissances acquises dans le passé. Conduire c’ est donc projeter dans l’ avenir un mouvement de pensée réflexif. Réfléchir en conduite c’ est répondre à trois questions :
Christiane : Que fais-tu avec les élèves?
Michel : J’ illustre cet acte de réflexion auprès des élèves de la façon suivante : le petit lutin va chercher l’ environnement ( en images, en mots pour certains) et revient au cerveau pour ouvrir les tiroirs. Il donne le mot de passe. Il trouve la loi. Si l’ image évoquée de la perception présente, est analysée comme dangereuse potentiellement dans un futur proche, cette dernière devient rouge (certain rajoute à leur image mentale des éléments indiquant un danger potentiel, ex : une mobylette qui arrive au carrefour) et le lutin donne l’ ordre de freiner. Inversement, si l’ image est analysée comme peu dangereuse, elle devient verte et l’ ordre est d’accélérer. Certain prennent aussi l’ habitude d’ évoquer le frein en rouge et l’ accélérateur en vert. Cela créait un lien logique entre la perception, l’ analyse et la motricité. Réfléchir c’ est répondre aux trois questions :
  • qu ‘est ce que je vois? …….le lutin va chercher l’ environnent,
  • qu ‘est ce que cela veut dire? …….vert ou rouge.
  • qu ‘est ce que je fais? vert j’ accélère, rouge je freine.
Christiane :
Si conduire c’ est anticiper, cette anticipation est donc une réflexion sur un « possible ». Il faut imaginer ce qui peut arriver, non plus dans le présent et l’ ici de la perception, mais dans le futur et l’ ailleurs. Anticiper en conduite passe par un mouvement de pensée permettant de transformer (en imagination) une image de réalité perçue en évoquée en « images possibles » et ceci grâce à notre stock mémorisé. Anticiper la conduite, c’ est anticiper une réflexion dans un « futur et un ailleurs ».
Michel :
Le conducteur qui ne respecte pas les distances de sécurité reste en « perception motricité » et n’ anticipe pas le freinage éventuel de la voiture qui le précède. Ces personnes n’ évoquent jamais l’ accident, nous avons dit que conduire c’ est aussi se décentrer : dans le temps et dans l’ espace. Avant de travailler cette notion avec eux, je leur permets de se connaître à l’ aide d’ un dialogue pédagogique portant sur un vécu « hors conduite » :
  • Imaginer l’ avenir : il est 10h ce matin….que feras-tu cet après midi à 18h?
  • Puis : qu’ a ramené le lutin? Des images, des mots? Des sons? Ils découvrent qu’ ils utilisent les mêmes images mentales en conduite et dans le quotidien.
Christiane :
Comment abordes-tu la décentration avec eux?
Michel :
Il faut se décentrer au-delè de la distance de freinage. Cette distance augmentant avec la vitesse du véhicule. Je vais leur demander de « se voir » avec le véhicule…la bas. Selon leur Gestion Mentale, la distance de freinage est évaluée en mètres. pour d’ autres elle est évoquée en temps (secondes). Pour beaucoup il n’ y a aucune gestion de cette notion et une incapacité à évaluer cette distance et le temps pour la parcourir. Pour ces derniers je parle d’ un espace découpé en trois zones, trois plans :
  • 1° zone de distance et temps de freinage.
  • 2° zone de sécurité.
  • 3° environnement à comprendre et analyser.
Ce dé-centrage nous amène du 1° au 3°. Pour beaucoup il est difficile de comprendre que c’ est la zone 3° qui est à analyser. Ce découpage permet à certain de « temporaliser » l’ espace.
Christiane :
Comprendre nécessite à un moment de dissocier l’ espace et le temps. La conduite fait intervenir la notion de vitesse et cela est d’ autant plus difficile.
Michel :
Il faut une très forte décentration spatiale puis gérer une transformation pour adapter une vitesse. Il y a :
  • un état initial qui est la perception et l’ évocation de la situation présente…..de la zone 3.
  • une transformation en anticipation de cette zone.
  • un état final qui est : ce que pourrait être cette zone (cet environnement) dans un futur proche.
Christiane :
Par rapport aux concepts de la Gestion Mentale, on peut dire que la conduite fait appel à :
  • une activité perceptive soutenue.
  • une activité réflexive projetée dans l’ avenir avec utilisation de liens logiques (P3).
  • un geste d’ imagination avec création de liens inédits (P4) pour anticiper les possibles, en lien avec du connu mémorisé (P2).
Michel :
La difficulté pour beaucoup se situe dans l’ acte d’ imagination créatrice. Ils restent sur des évoqués de reproduction. Leur projet dominant est de mémoriser ce qu’ ils ont fait dans un parcours, ex : à cet endroit je passe en 2°…à tel autre j’ accélère. Mais pas de comprendre le « pourquoi » ils ont fait ces actes. Ils sont en difficulté majeure sur un trajet inconnu et ne peuvent gé;rer l’ imprévu. Ils n’ ont pas d’ ouverture à l’ inédit. Il faut libérer leur imagination. Or l’ apprentissage traditionnel de la conduite faire appel majoritairement au paramètre 2°: reproduction de modèles.
Christiane :
As-tu par le dialogue pédagogique observé d’ autres particularités de leur gestion mentale?
Michel :
Certains ont une vue très globale de la situation. D’ autres ne « se voient » jamais dans la voiture, mais à l’ extérieur (sur un arbre par ex.) ou se « voit » dans l’ auto mais ils sont seuls, l’ environnement n’ existe pas, il y a une ligne droite. sans virage.
Christiane :
Que fais-tu ?
Michel :
Je travaille avec eux l’ évocation et je fais travailler « le petit lutin », pour aller chercher les autres ou les ramener dans la voiture. Je leur demande de transformer leurs évocations.
Christiane :
Et entre les cours?
Michel :
Je leur demande de faire le soir un travail d’ évocation : s’ imaginer en train de conduire sur un trajet connu et en partant de chez eux. Imaginer des situations de conduite.
Christiane :
Pour conclure, qu’ est ce qui t’ a le plus étonné lors de ces dialogues pédagogiques?
Michel :
Ce sont leurs projets (non conscients) qui sont autant de « non projet » ne pouvant qu’ amener à des difficultés majeures : projet de reproduction de modèles, pas de projet de lier le code et la conduite, projet de passer l’ examen et non projet d’ apprentissage de la conduite, peu ou pas de projet d’ éviter un accident.
Christiane :
Quelles seraient pour toi les projets liés à l’ apprentissage de la conduite?
Michel :
Comprendre et s’ expliquer l’ environnement et le « sens » du code, épondre à des questions posées par l’ environnement, créer un lien entre le code et la conduite, éviter l’ accident, ne pas provoquer d’ accident, s’ ouvrir à l’ inédit, (imagination créatrice), projet d’ anticiper .
Interview de Michel Olasso, moniteur d’ auto-école par Christiane Pébrel