Plus que jamais, en ces semaines de rentrée scolaire, montent les plaintes, les inquiétudes, les incompréhensions de ceux qui, de chaque côté de la « barrière », sont confrontés aux réalités de l’ apprentissage intellectuel. Barrière, à les en croire, de plus en plus infranchissable, fossé de plus en plus profond.

  • Pour les adultes « les élèves sont intenables, surexciés, inattentifs et indisciplinés, complètement démotivés, consommateurs passifs ou contestataires agressifs ».
  • De l’ autre côté, les jeunes « s’ ennuient en classe, ont du mal à se concentrer, ne voient pas l’ intérêt de ce qu’ on leur demande, se désolent ou se désintéressent de leurs mauvais résultats, attendent que le temps passe pour exiger leur passage dans la classe supérieure ».

Ce qui n’ empêche pas les universités de déborder sous l’ afflux de candidats à des diplômes dont tout le monde voit qu ‘ils n’ offrent plus la garantie ni d’ un emploi intéressant ni d’ un salaire élevé. On sait quel véritable raz-de-marée connaissent les concours de la fonction publique, quel que soit leur niveau d’ accès. Paralysie ou fuite en avant : la machine scolaire semble bien dans l’ impasse! Il nous faut accepter cette évidence : l’ école, de la maternelle à l’ université, perd chaque jour un plus de son sens pour une partie croissante de ses acteurs, tant les adultes que les jeunes.
Pourtant, on n’ a jamais tant fait en faveur de la réussite scolaire : cycles de formation dans le primaire, études dirigées et aide au travail personnel au collège, modules au lycée, tutorats divers à l’ université. Cependant, dans ces initiatives, l’ attention semble focalisée sur les structures et sur les moyens davantage que sur les fins poursuivies. Aussi dérangeantes soient-elles, peut-on continuer à éluder ces questions : « A quoi sert l’ école? Pour faire quoi, faut-il passer tant d’ heures, tant d’ années à des travaux souvent fastidieux, déstabilisants, rarement source de plaisir? » Sans réponses à ces interrogations, qu’on ne s’ étonne pas de l’ accumulation « sans fin » des moyens développés et de la perte des énergies dépensées. Qu’ on ne demande pas non plus à des jeunes de construire un authentique projet personnel, toujours recherche d’ un sens de finalité à donner à leur vie.
Combien de temps passe-t-on dans les écoles, collèges, lycées ou facultés à tenter de répondre à ces questions à deux ou en groupe? Combien de temps consacre-t-on dans les classes, en début de chaque séquence d’ apprentissage, à construire, élèves et enseignant ensemble, la représentation du but poursuivi, des critéres d’ évaluation et des indicateurs de réussite de la tâche à réaliser et qui permettra d’ évaluer l’ apprentissage effectué ? Quand réfléchit-on avec les élèves sur le véritable enjeu de leurs travaux écrits, production standardisée du monde scolaire mais surtout exercice de transmission d’ une « pensée réfléchie » à d’ autres? Transmission qui vise au général, à l’ universel, alors qu’ elle est le plus souvent détournée au profit d’ une tentative de séduction d’ un « correcteur » dont ils redoutent le verdict. Quand ce n’ est pas à eux-mêmes qu’ ils s’ adressent, réalisant alors un non-sens parfait, mais tellement à l’ image de leur univers mental d’ où « les autres » ont disparu!
Si l’ école a un sens, au-delà des apprentissages formels ou techniques, au delà de l’ acquisition de connaissances toujours menacées, au delà même du développement des intelligences ou de l’ ouverture à une culture, n’ est-ce pas dans l’ accession à l’ alterité qu ‘il faut le chercher? A cette alterité dont l’ absence est l’ une des causes reconnues de l’ illettrisme, fléau grandissant de notre société si fortement scolarisée. Ne faut-il pas réintroduire d’ urgence « les autres » dans les pratiques scolaires pour nous redonner quelque chance non seulement de favoriser tous les apprentissages, comme on le sait désormais de mieux en mieux, mais aussi de former les citoyens de demain, c’ est à dire des hommes et des femmes en relation avec les autres? N’ est-ce pas à cette condition que pourra être conservée un peu d’ humanité à un monde écartelé entre le développement galopant des moyens sophistiqués de communication au niveau planétaire et la multiplication des solitudes individuelles?
Voilà un sujet de réflexion et de recherche pour nos associations au cours de cette année qui vient de commencer. A notre place et avec nos moyens propres, avec les enseignants, les éducateurs, les parents, travaillons à redonner du sens à l’ école. C’ est de cela surtout que les jeunes ont besoin aujourd’hui.

Guy Sonnois, formateur en gestion mentale