Comment le travail avec des malentendants peut éclairer la recherche.

Cet exposé a été présenté au Colloque de l’ IIGM par Mme Joëlle Murgia Formatrice en Gestion Mentale.
Il est un résumé de son mémoire.
Longtemps Antoine de la Garanderie a exploré les notions de visuel et auditif, l’ espace et le temps comme lieu de sens. Actuellement il explore un autre domaine, peut-être une troisième voie, le tactile et le mouvement comme lieu de sens, ce dont il a parlé ce matin même. Or, mes conditions de travail (j’ enseigne depuis 18 ans à des sourds et malentendants) m’ ont amenée à me poser les questions de l’ apprentissage sous un angle particulier qui rejoint, modestement, les préoccupations de sa recherche. Ce fut une partie de mes travaux de mémoire et c’ est pourquoi Antoine de la Garanderie m’ a demandé d’ intervenir ici. Les questions qui m’ ont accompagnée tout au long de ma formation en Gestion Mentale étaient de cet ordre :
D’ une part, comment se met-on en projet? Comment vas-tu t’ y prendre?
D’ autre part, comment apprend-t-on avec les mains?
Antoine de la Garanderie dit dans « Les grands projets de nos petits » que l’ enfant tactile (l’ oisillon aux courtes ailes) trouve à un certain âge le moyen de traduire son évocation tactile en images ou en mots, mais si le langage est lui aussi un geste? S’ il n’ y a pas à le traduire? Les sourds, sont contraints de passer par les mains pour pratiquer leur langue, la langue des signes dite aussi : L S F (Langue Signée Française). Leur apprentissage en ce domaine ne permettrait-il pas une approche intéressante de la place du mouvement dans l’ apprentissage en général? En effet tout handicap, compliquant les accès habituels aux apprentissages, évèle aussi des difficultés que bien d’ autres éprouvent mais de manière plus diffuse. C’ est comme un effet loupe ou « zoom » qui peut également ouvrir des voies dont tous peuvent bénéficier.
C’ est de cette manière que j’ aborderai ce partage d’ expériences. En soulignant toutefois que ce compte rendu ne peut être tout à fait à l’ identique de l’ exposé oral : en effet, je ne peux montrer ni des signes (j’ en donnerai les représentations imagées à la place), ni les extraits du film « la planète des sourds » que je ne pourrai que commenter. Je parlerai d’ abord des difficultés spécifiques que rencontrent sourds et malentendants pour accéder « au sens » du message scolaire, puis du chemin très original que représente l’ accès au sens par la langue des signes.

a-)Les obstacles particuliers rencontrés par les sourds et malentendants pour accéder au sens préambule rapide sur les surdités.

La surdité affecte environ un enfant sur mille. Elle est d’ autant plus handicapante qu’ elle intervient tôt, donc les plus gênantes sont celles de naissance car elles empêchent l’ accès naturel au langage. On distingue plusieurs niveaux de surdité, de légère à profonde. Toutes ne bénéficient pas d’ un bon gain prothétique et de toute manière les appareils, si performants soient-ils, ne corrigent pas très bien : ils ne permettent pas le tri sélectif des bruits que fait une oreille, donc tous les bruits sont amplifiés, et les porter fatigue. Le sourd profond de naissance n’ a donc pu apprendre à parler que comme les entendants apprennent à lire, c’ est-à-dire par un enseignement conscient et volontaire.

b-) Il en découle des difficultés dans l’ apprentissage scolaire :

Ils sont pénalisés dans leur perception de l’ espace parceque ce n’ est pas la vue mais l’ ouïe qui nous renseigne. En effet, ils ne perçoivent pas l’écho des signaux sonores renvoyés par les solides, ce qui permet de se situer. Le bébé non appareillé ne se met pas debout : il reste en contact avec le sol qui lui renvoie des vibrations, et le sourd adulte regarde le volume d’ une pièce pour savoir comment poser sa voix.Ils doivent voir ou toucher l’ espace alors que les autres l’ entendent. Leur espace de communication est forcément la proximité : les très jeunes doivent toujours toucher même l’ enseignant. Au mieux, s’ ils sont bien appareillés, ils entendent une ligne téléphonique brouillée, ils doivent donc toujours recomposer le message (Antoine de la Garanderie en témoigne lui-même dans « Pédagogie des moyens d’ apprendre » page 17). Les sons arrivent non sélectionnés par la prothèse : comment reconnaître celui qui sera porteur de sens? Ils s’ aident de la lecture labiale (un support visuel, en mouvement pour un message, normalement, auditif). Mais ceci n’ est efficace que s’ ils ont déjà une structure de vocabulaire, sinon quel sens a ce qu’ ils déchiffrent? Ils ne peuvent anticiper de la même manière que les entendants. En effet, c’ est le bruit de pas perçu qui nous permet d’ attendre sans surprise l’ ouverture d’ une porte et l’ apparition d’ un visiteur. Le sourd découvre la présence quand elle est proche, quand il voit ou touche.

c-) Ces perceptions particulières ont des conséquences :

Ils ont beaucoup de malà comprendre les rapports de causalité et la temporalité. En effet, c’ est la possibilité d’ anticiper qui permet d’ y entrer, et des évocations suffisamment souples et animées qui permettent de les exprimer. Or, comme le dit Emmanuelle Laborit dans « Le cri de la mouette » (pocket, 1994) avant d’ aborder la LSF elle était dans : La nécessité absolue de voir pour entendre, entendre dans le sens ancien de comprendre. Et une fois qu’ on a vu, l’ impossibilité momentanée de voir autrement.
Donc la connaissance est statique : une série d’ évocations visuelles figées. Les mots peuvent être compris par rapport à une image certes, mais isolément : comme des états et non comme un élément d’ une phrase. Le langage oral est un apprentissage laborieux, permanent qui ne peut se faire seul.
Les mots nouveaux sont déformés. Ils ne prennent pas sens en eux-mêmes.
Conscients de leurs difficultés à maîtriser le vocabulaire et encore plus l’ articulation des phrases, ils s’ en tiennent au par cour et à la reproduction. Donc souvent ils ne « comprennent » que ce qu’ il faut reproduire, par exemple des séries d’ exercices identiques. Ils retrouvent difficilement la marche à suivre dans une autre situation. Ils sont donc limités dans la possibilité de transfert.
C’ est comme, si en situation scolaire, ils ne pouvaient faire des liens par eux-mêmes. Confrontés à la langue parlée ou écrite, ils sont presque dans une impossibilité créatrice qui, seule, permet une vraie compréhension. Bien sûr le sourd arrive à parler, bien ou mal mais ce n’ est jamais qu’ une technique incomplète pour beaucoup d’ entre nous les sourds profonds. ( E. Laborit opus cit.) Ils sont coincés dans la reproduction, et dans une connaissance statique, ils n’ ont pas un accès solide à la causalité et à la temporalité. Ils ne peuvent entrer que difficilement et douloureusement, dans un mouvement de sens. Or, curieusement, quand ils peuvent pratiquer la langue des signes, ils dépassent tous ces obstacles, accèdent à la compréhension, et nous montrent peut-être même un chemin d’ accès à un « cour de sens » Leurs chemins particuliers, pistes pour tous? Ce propos s’ appuie beaucoup sur la langue des signes. Il manquera donc toute la partie visuelle de la perception à ce compte rendu. Pourquoi coeur de sens? Pour aborder cette idé;e, j’ ai signé les mots suivants :
Piger
c’ est l’ intuition de sens, rapide fugitive. Comprendre c’ est prendre dans sa tête, comme avec une pince.
Apprendre
c’ est l’ aller retour de la main, symbole de contenant de savoir à la tête. Quand le geste est fait, il va plus loin que le mot. Pour l’ entendant, il édité des choses que le mot ne peut dire, lui proposant une perception visuelle d’ un mouvement, à la place de la perception auditive. Etudier quelques particularités de la LSF éclaire ce propos. Elle tient du mime et de l’ expression corporelle, elle demande donc un apprentissage proche de celui du geste sportif tel que l’ a étudié Raphaël Hamard : elle nécessite un projet d’ acte donc une évocation de l’ acte qu’ est le geste : « par le projet d’ acte et l’ évocation de l’ acte le geste se constitue » (lettre 22 de l’ IIGM). Cependant ce geste nécessite aussi le projet de communiquer et la L S F est une langue à part entière, codée, vivante (elle s’ enrichit continuellement de mots nouveaux), nuancée obéissant à une syntaxe et possédant plusieurs registres dont un poétique. « A partir du moment où l’ on peut dire, par exemple, avec ses mains dans un langage académique et construit : je m’ appelle Emmanuelle. J’ ai faim. Maman est à la maison. A partir de là, on est un être humain communiquant capable de se construire. » (E. Laborit « Le cri de la mouette » pocket, 1994).
Pour les sourds, c’ est : « Une nouvelle naissance, la vie qui commence, un premier mur qui tombe. J’ en ai encore d’ autres autour de moi, mais la première brèche de ma prison s’ est ouverte, je vais comprendre le monde avec les yeux et les mains. Je le devine déjà, je suis s’ impatiente. (Emmanuelle Laborit opus cit. page 57). On note la même impatience chez Hélène Keller le jour où elle comprend que les choses peuvent être nommées avec ses doigts. Le monde prend sens : il est nommé avec des signes, un code qui ont une signification et ne sont pas seulement une technique comme la langue orale.

d-) Que mettre en ouvre pour l’ apprendre?

1. Pour apprendre chaque geste, il faut :
soit repérer le lien analogique visuellement évident. Ainsi le signe arbre (l’ avant bras vertical posé sur l’ autre main à plat et la main s’ agitant comme des feuilles au vent; le signe « maison », les deux mains se rejoignent par le sommet des doigts pour former un toit), soit prolonger la perception extéroceptive motrice par une perception proprioceptive (ou évocation motrice? ). Par exemple le geste travailler, les deux poings se heurtent l’ un sous l’ autre, fait ressentir la notion d’ effort et de détermination).
« Je ne peux comprendre une information que si je la visualise. Pour moi c’ est une scène dans laquelle je mêle les sensations physiques et l’ observation du mime » (E. Laborit opus cit. page 40). Le geste doit être mémorisé avec le corps et se refera avec le corps.
2. Pour appendre et construire des phrases :
on est obligé de passer par la spatialisation. Les signes c’ est un peu l’ inverse de la phrase française. (Eva, sourde profonde de 19 ans). En effet on signifie d’ abord le lieu, le moment, puis le sujet, puis l’ objet (les compléments) puis l’ action (le verbe) à la fin.
Certains verbes sont directionnels (exemple du verbe demander : les deux mains jointes par le bout des doigts se dirigent vers celui à qui on demande). La conjugaison est spatialisée de fait. L’ intensité d’ une action est dite par l’ amplitude du mouvement; l’ espace est alors un élément de sens et pas seulement un lieu de sens. Quand on le peut, les signes sont remplacés par une description des objets dans l’ espace. Pour dire parking, on fait le geste voiture et on le reproduit à côté une ou deux fois. Ainsi dans la vidéo, le sujet sourd décrit les dortoirs du pensionnat où il vivait enfant en plaçant les lits côte à côte et les uns au – dessus des autres. C’ est une langue qui décrit et simplifie. Il semble que les décors, lieux et personnages soient obligatoirement évoqués visuellement, quitte à se les raconter pour l’ auditif. Les actions sont forcément des mouvements, elles semblent impliquer un ressenti de mouvement qui est placé dans l’ espace.
3- Les commentaires des extraits du film « La planète des sourds »
Je vais tenter de résumer les éléments qui éclairent mon discours. Les trois extraits montrent le même sujet, un homme adulte sourd profond qui est devenu enseignant de L S F. Il explique, décrit comment il a appris la langue des signes, comment il l’ enseigne :
Il considère sa langue comme « quasi universelle ».
  • Dans le premier passage, il raconte comment sa mère l’ a amené dans une école pour sourds et comment il a appris la langue des signes. Il parle de son histoire personnelle tout en voulant expliquer ce qu’ a été son apprentissage en langue des signes. Il emploie les signes codés mais aussi le mime et l’ expression corporelle, il s’ autorise à inventer une gestuelle pour expliquer qu’ il a appris sans qu’ on lui enseigne cette langue, naturelle pour les sourds. Son invention exprime visuellement le mouvement qui correspond à son ressenti. Il montre les oreilles par où il fait rentrer l’ information, puis son doigt décrit un cercle sur le crâne, puis il ressort la parole par la bouche pour les entendants. Pour nous les sourds, signe-t-il, l’ information rentre par les yeux, fait un tour dans le crâne et ressort par les mains.
  • Dans le second passage, il enseigne. Il met les élèves en situation de chercher le signe possible et c’ est en comparant les mimes proposés que le signe se dégage : c’ est le plus significatif de l’ objet. Pour apprendre le signe « avion », il fait chercher et les entendants proposent d’ étendre leurs bras comme des ailes. Or « j » ne suis pas l’ avion, donc c’ est impossible. Les entendants méconnaissent le lien entre le ressenti corporel et le visuel (et inversement) qui saute aux yeux des sourds. Le sourd semble accéder directement du ressenti à sa transcription visuelle. Est-ce une perception proprioceptive prolongée, l’ équivalent des analogons des aveugles ou une « évocation » tactile ?
  • Dans le troisième extrait, il explique que des sourds de différents pays parviennent à s’ entendre (c’ est un comble!) en deux jours seulement alors que les entendants ont beau prendre des dictionnaires, ils ne se comprennent pas. Le signe « différent » (les deux pointes des index se séparent et partent en sens inverse) est reproduit plusieurs fois comme s’ il se posait sur plusieurs pays d’ une carte. Il propose donc, en même temps, deux accès au sens, un par la connaissance du signe lui-même, un par le lien visuellement perceptible entre le signe et l’ objet auquel il est lié (en l’ occurrence ici les pays). C’ est comme un supplément d’ accès au sens que ne peut proposer le langage parlé, encore moins écrit.

Conclusion.

L’ introduction à un univers de sens, ce n’ est pas la fin d’ une étude, mais le début d’ une recherche. C’ est un autre regard sur ce qui donne sens. C’ est un autre chemin pour explorer les évocations, peut-être quelque chose qui les accompagne? les pécède? Les difficultés particulières que rencontrent les sourds et malentendants leur font trouver des chemins d’ accès au sens qui sont pour les entendants des voies royales pour approcher la place du mouvement dans les évocations. Tout se passe comme si la langue des signes raccourcissait la distance entre la perception et la restitution : elle passe directement par le corps et le corps porte la communication codée signifiante. Il devient lieu de sens. Rencontrer le monde des sourds radicalise la question du sens.
Joelle Murgia, Formatrice en Gestion Mentale