Mise en garde sur la réflexion ci-après.

L’ importance de l’ imagination dans les progrès techniques et scientifiques ne fait aucun doute car comment inventer l’ avion si l’ on n’ a jamais révê de voler ou découvrir une nouvelle loi sans déjà, au départ, avoir une certaine idée de ce qu’ il y a à observer? (1) Il suffit pour s’ en convaincre de lire « le jeu des possibles » (2) de François Jacob ou « de l’ influence de la science fiction » (3) d’Isaac Asimov. On pourrait mê;me aller plus loin encore et dire avec Maurice Merleau-Ponty que l’ on « ne trouve le réel qu’ en le devançant dans l’ imaginaire ».(4) Si les élèves ont l’ habitude de s’ entendre dire péremptoirement qu’ ils ont ou n’ ont pas d’ imagination, ils se voient rarement guidés dans la manière de s’ en servir. Il me semble donc primordial dans un stage consacré à la gestion mentale d’ aider les élèves à « libérer leur imagination ». Je n’ ai d’ ailleurs, à ma grande surprise et alors même que j’ y prêtais une oreille attentive, jamais rencontré la moindre réticence de la part des élèves à s’ arrêter sur l’ imagination, sans doute est-ce là le signe d’un réel besoin.
Etablie la nécessité de travailler sur le geste d’ imagination, il reste un problème et de taille : comment? En effet, quoiqu’ il soit fait état de son importance, l’ imagination est sans doute le geste le plus « laissé pour compte » par la Gestion Mentale, le moins exploré peut-être, en tout état de cause le grand absent de la formation (mais cette absence très relative est en train d’ être comblé dans les derniers ouvrages d’ Antoine de la Garanderie et le thème du dernier Colloque de l’I.I.G.M. n’ était-il pas « l’ imagination créatrice »? NDLR). Aussi pour établir les interrogations et les propositions qui vont suivre me suis-je beaucoup appuyée sur ma propre introspection et sur les réactions des élèves aux exercices que j’ ai pu leur proposer. La réflexion qui suit pourra donc préter à la critique, n’ ayant pas bénéficié d’ un recul suffisant. Pourtant il me semblait important de prendre le risque de la présenter ici, tout comme j’ avais pris le risque de présenter en classe mes exercices et de me fier à mon intuition, à mon bon sens et à celui des élèves pour les exploiter. En effet Antoine de la Garanderie lui-même ne dit-il pas dans « Réussir, ça s’ apprend » : « N’ attendons pas de tout savoir pour oser transmettre. N’ attendons pas de tout bien faire pour faire avec eux ».
De l’ imagination.
Selon Kant « les procédures de l’ imagination restent un art caché dans les profondeurs de l’ âme humaine. Est-ce à dire qu’ il ne faille pas chercher à les saisir? Certainement pas, bien au contraire! C’ est ce à quoi s’ emploie donc la Gestion Mentale en s’appuyant sur l’ introspection. Ainsi, dans « Réussir, ça s’ apprend » Antoine de La Garanderie explique-t-il que : « C’ est au moment de la perception que s’ accomplit le geste mental qui déclenche l’ imagination : s’ il n’ a pas été fait, il sera inutile ensuite de se creuser la tête pour trouver des idées ». Idée que l’ on retrouve d’ ailleurs dans « Comprendre et imaginer », »quand on cherche à avoir de l’ imagination (… ) il est trop tard ». Cette idée, dans son implacabilité, a quelque chose de désespérant : n’ y aurait-il vraiment aucun espoir en l’ absence d’ évoqués préalables destinés à être transforméés, d’ imaginer, de créer sans recours à la perception? Ne pourrait-on envisager l’ idée de la possibilité d’ une relecture de ses propres évocations afin de les « recoder » avec un projet différent, la possibilité de reprendre les évocations et de les « ré-enregistrer » de manière à les rendre disponibles pour l’imagination?
« Réussir ça s’ apprend » recèle, au moins en partie, la réponse à cette question.
Martine a sensibilisé Emeline au geste mental d’ imagination, en lui suggérant d’ évoquer en première personne, en l’ encourageant à se donner des images mentales dans lesquelles elle s’ investit personnellement, et en lui montrant comment elle peut transformer ces images dans un but de créativité. Au moment où l’ enfant est avec sa grand-mère, elle n’ enregistre pas ce qui plait ou manque à cette dernière dans l’ idée de créer, c’ est bien la relecture de ses images mentales qui lui donne ensuite des idées de cadeaux. Ne peut-on parler là d’ évocations installées puis revisitées? Pourquoi ne pas généraliser cette idée et affirmer que pour créer on peut soit enregistrer une perception dans le but de la transformer, soit réévoquer une ancienne perception et la « relire », la « ré-enregistrer » dans une perspective nouvelle qui serait cette fois d’ y découvrir des éléments sur lesquels s’ appuyer pour créer? Je pense que cette hypothèse mériterait que l’ on s’ y arrête un peu, quoique je n’ aie pas eu encore l’ occasion de la tester de façon suffisamment convaincante. Malgré cela, j’ ai pris la liberté d’ essayer de l’ exploiter au cours des réflexions suivantes.
Comment stimuler son imagination?
Se rendre « disponible » : Sans l’ avant propos de l’ Ante-christ, Nietzsche propose « Des oreilles neuves pour une musique nouvelle, des yeux neufs, pour les plus lointains horizons. Une conscience nouvelle pour des vérités restées jusqu’ à présent muettes ». De même dans « comprendre et imaginer » Antoine de la Garanderie propose-t-il de « s’ abandonner à toute idée même la plus farfelue ». En somme le projet d’ imaginer est d’ abord le « projet de l’ imprévu ». Comme lors de la résolution de certains exercices ou la compréhension de certains textes, il s’ agira de ne pas s’ enfermer seul dans des contraintes que n’ impose pas l’ énoncé. Bien plus : « Il fait partie du projet de l’ imagination créatrice d’ être en défiance à l’ égard des limites qu’ à son insu, celui-ci recèle ». Mais à présent que nous avons des oreilles, des yeux et une conscience neufs, que faire?
Un point de départ : Lucrèce dans « de natura rerum » affirmait déjà que « rien ne naît de rien ». Alors d’ où partir? Quelle route pour donner naissance à une forît d’ idées, d’ images, de sons et de sensations? Quelle pourrait bien être la « matière première » de l’ imagination? Dans « l’ air et les songes » Gaston Bachelard affirme : « On veut toujours que l’ imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images ». Même si l’ on ne tranche pas la question de savoir s’ il est possible ou non d’ exploiter des évocations construites dans un projet de reproduction, il reste certain que pour imaginer il faille s’ appuyer sur des évocations. Quelles doivent être ces évocations?
D’ emblée, il me semble falloir tenir compte de deux situations différentes : un énoncé à respecter et l’ absence de toute contrainte. Si l’ on peut avancer l’ hypothèse que le découvreur se sent plus à l’ aise parmi les contraintes que l’ inventeur, ce qui reste à vé;rifier, on peut en revanche affirmer qu’ en l’ absence « d’ inspiration fulgurante », tous deux auront besoin d’ un point de départ pour « mettre en branle » leur imagination. Et c’ est là qu’ apparaît toute la « magie » de l’ imaginaire : l’ absence de passage obligé. Comprendre quelque chose ou résoudre un problème peut exiger certains pré-requis particuliers, imaginer non. Tous les chemins sont possibles, tout élément peut être transformé, placé dans un contexte nouveau, d’ où la possibilité pour mettre son imagination en branle de s’ appuyer sur « n’ importe quoi », littéralement, si rien ne vient spontanément à l’ esprit.
S’ inspirer :
Consciemment ou non, l’ on s’ inspire forcément de « déjà connu »;. Prétendre se couper de tout ce qui a déjà été fait sous prétexte de se livrer à son génie créateur est donc loin d’ étre souhaitable car non seulement on s’ expose à refaire ce qui a déjà été fait mille fois, mais, en outre, les inventions, les découvertes des autres ouvrent sans cesse des champs nouveaux à l’ imagination au lieu de la stériliser comme on le croit si souvent. « La seule invention possible serait l’ invention de l’ impossible » disait Derrida dans Psyché. Mais comment savoir ce qui est « impossible » sans connaître auparavant le « possible »? Par conséquent, pas de scrupules, s’ inspirer n’ est pas plagier : « Les abeilles pilotent ça et là les fleurs et en font ensuite le miel qui est tout leur » écrivait Montaigne.
De la cristallisation : Dans « le rameau de Salzbourg » Stendhal écrit : « Aux mines de sel de Hallein, près de Salzbourg, les mineurs jettent dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d’ arbre effeuillé par l’ hiver ; deux ou trois mois après, par l’ effet des eaux chargées de parties salines qui humectent ce rameau et ensuite le laissent à sec en se retirant, ils le trouvent tout couvert de cristallisations brillantes. Les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d’ une mésange, sont incrustées d’ une infinité de petits cristaux mobiles et éblouissants. On ne peut plus reconnaître le rameau primitif. » Cette image dont Stendhal se servira pour parler de l’ amour peut aussi, me semble-t-il, être utilisée, d’ une façon différente, par la Gestion Mentale. Bien sûr, l’ on pourrait la rapprocher du paramètre 3 et l’ assimiler à une création de liens, mais dans le sens que je souhaite lui donner cette image n’ implique pas nécessairement de liens rigoureusement logiques et recèle une dimension supplémentaire : l’ idée de persistance, d’ un travail souterrain permanent, d’ un écheveau auquel l’ on noue perpétuellement de nouveaux fils et qui grossit constamment, d’ un circuit imprimé qui se développe régulièrement et pourra être re-parcouru à l’ infini, de plus en plus rapidement. Peut-être peut-on même réexaminer différents éléments appartenant à notre activité mentale à la lumière de la cristallisation. Je ne prétends pas ici imposer des vérités nouvelles mais simplement émettre des hypothèses qui ne demanderont qu’ à être réfutées ou étayées.
Etre attentif :
Etre attentif n’ est-ce pas cristalliser autour de rameaux projets certains des graines d’ idées, de connaissances qu’ un discours charrieà flots ?
Evoquer :
Enrichir une évocation n’ est-ce pas « cristalliser » autour d’ une évocation première? D’ autre part (et c’ est vraiment une question) est-il possible d’ évoquer, lorsque l’ on n’ a pas le moindre rameau auquel rattacher dans notre esprit ce qu’ il nous est donné de percevoir? Nous est-il possible d’ évoquer quand aucun cadre préexistant n’ est là pour accueillir la donnée nouvelle? Ne peut-on dire que si nous pouvons voir, le regard est nécessairement guidé par une certaine idée de ce que peut être la « réalité »? Sur cette idée, nos évocations ne pourraient-elles alors se cristalliser comme autour d’ un fin rameau?
Apprendre :
Comment mémoriser sans cristalliser des informations, grain par grain, autour d’ un projet, d’ un imaginaire d’avenir? Comment retenir une nouvelle connaissance quand elle est « flottante », quand elle ne trouve à s’ enraciner nulle part parmi ce qui a été précédemment acquis? Ne risque-t-elle pas d’ être presque aussitôt entraînée par le courant et par là même perdue? Plus qu’ aucun autre des gestes mentaux, la mémorisation ne fait-elle pas appel à la cristallisation?
Comprendre plus facilement: Cristalliser les informations, progressivement, autour d’ un premier élément saisi n’est-ce pas l’ un des moyens de parvenir au sens? (Pour s’ en convaincre, peut-être suffit-il de proposer à des élèves de comprendre l’ extrait d’ un extrait de « la cité de verre » présenté auparavant.)
Résoudre un problème : Réfléchir n’ est-ce pas cristalliser des données, des connaissances autour d’ une question jusqu’ à ce qu’ une réponse prenne forme et s’ épaississe?
Créer :
Créer enfin, n’ est-ce pas laisser des éléments se cristalliser autour d’ une première idée ou d’ un élément premier? L’imaginaire d’ avenir, la cristallisation d’ éléments autour d’ une situation donnée?
Des liens de la cristallisation avec la métaphore comme outil : Si l’ on admet l’ importance de la cristallisation dans l’ activité mentale, on peut alors mesurer l’ envergure que peuvent prendre les métaphores dans l’ activité cognitive. En effet, elles pourraient bien être les petites branches « pas plus grosses que la patte d’ une mêsange », simples à comprendre, point de départ autour desquelles tout un chacun pourrait cristalliser peu à peu les connaissances les plus complexes, qui sans cela, pourraient s’ avérer pour lui impénétrables. Cases ouvertes destinées à recevoir des évocations, cadres de la réflexion, de l’ intellegibilite du monde, graines de l’ imagination, les rameaux jetés par les mineurs de Hallein peuvent peut-être permettre de recueillir le meilleur de l’ activité mentale et ainsi, grâce à eux, chaque grain de sel cristallisé aura-t-il un lien solide avec tous les autres, permettant de glisser de l’ un à l’ autre sans effort et ainsi de faciliter l’ intuition. Offrir des branches sur lesquelles le sel de la connaissance et des idées puisse se cristalliser, se consolider, me semble le plus beau rôle que l’ on puisse proposer à l’ enseignant.
  1. François JACOB, Le jeu des possibles, Fayard, p.29.
  2. ibidem.
  3. Mais le docteur est d’or, Pocket, 1996, p.270.
  4. Signes, Gallimard, 1960, p.153.
  5. Si ce n’ est dans Comprendre et imaginer, bien sûr!
  6. Bayard, 1994, p. 38.
  7. Critique de la raison pure, PUF, p.153
  8. Centurion, 1987 (p. 97 par exemple).
  9. Bayard, 1994, p.136-137.
  10. Idées / Gallimard, 1985 p. 9.
  11. Centurion, 1987 p. 96
  12. ibidem.
  13. ibidem.
  14. José Corti, 1943, introduction 1, p. 7.
  15. De l’ amour, compléments éd. Folio 1987, p.355.
  16. François Jacob, Le jeu des possibles,Fayard, p.29.
Elise Fulger, formatrice en gestion mentale
Mise en garde sur la réflexion ci-après.
L’ importance de l’ imagination dans les progrès techniques et scientifiques ne fait aucun doute car comment inventer l’ avion si l’ on n’ a jamais révê de voler ou découvrir une nouvelle loi sans déjà, au départ, avoir une certaine idée de ce qu’ il y a à observer? (1) Il suffit pour s’ en convaincre de lire « le jeu des possibles » (2) de François Jacob ou « de l’ influence de la science fiction » (3) d’Isaac Asimov. On pourrait mê;me aller plus loin encore et dire avec Maurice Merleau-Ponty que l’ on « ne trouve le réel qu’ en le devançant dans l’ imaginaire ».(4) Si les élèves ont l’ habitude de s’ entendre dire péremptoirement qu’ ils ont ou n’ ont pas d’ imagination, ils se voient rarement guidés dans la manière de s’ en servir. Il me semble donc primordial dans un stage consacré à la gestion mentale d’ aider les élèves à « libérer leur imagination ». Je n’ ai d’ ailleurs, à ma grande surprise et alors même que j’ y prêtais une oreille attentive, jamais rencontré la moindre réticence de la part des élèves à s’ arrêter sur l’ imagination, sans doute est-ce là le signe d’un réel besoin.
Etablie la nécessité de travailler sur le geste d’ imagination, il reste un problème et de taille : comment? En effet, quoiqu’ il soit fait état de son importance, l’ imagination est sans doute le geste le plus « laissé pour compte » par la Gestion Mentale, le moins exploré peut-être, en tout état de cause le grand absent de la formation (mais cette absence très relative est en train d’ être comblé dans les derniers ouvrages d’ Antoine de la Garanderie et le thème du dernier Colloque de l’I.I.G.M. n’ était-il pas « l’ imagination créatrice »? NDLR). Aussi pour établir les interrogations et les propositions qui vont suivre me suis-je beaucoup appuyée sur ma propre introspection et sur les réactions des élèves aux exercices que j’ ai pu leur proposer. La réflexion qui suit pourra donc préter à la critique, n’ ayant pas bénéficié d’ un recul suffisant. Pourtant il me semblait important de prendre le risque de la présenter ici, tout comme j’ avais pris le risque de présenter en classe mes exercices et de me fier à mon intuition, à mon bon sens et à celui des élèves pour les exploiter. En effet Antoine de la Garanderie lui-même ne dit-il pas dans « Réussir, ça s’ apprend » : « N’ attendons pas de tout savoir pour oser transmettre. N’ attendons pas de tout bien faire pour faire avec eux ».
De l’ imagination.
Selon Kant « les procédures de l’ imagination restent un art caché dans les profondeurs de l’ âme humaine. Est-ce à dire qu’ il ne faille pas chercher à les saisir? Certainement pas, bien au contraire! C’ est ce à quoi s’ emploie donc la Gestion Mentale en s’appuyant sur l’ introspection. Ainsi, dans « Réussir, ça s’ apprend » Antoine de La Garanderie explique-t-il que : « C’ est au moment de la perception que s’ accomplit le geste mental qui déclenche l’ imagination : s’ il n’ a pas été fait, il sera inutile ensuite de se creuser la tête pour trouver des idées ». Idée que l’ on retrouve d’ ailleurs dans « Comprendre et imaginer », »quand on cherche à avoir de l’ imagination (… ) il est trop tard ». Cette idée, dans son implacabilité, a quelque chose de désespérant : n’ y aurait-il vraiment aucun espoir en l’ absence d’ évoqués préalables destinés à être transforméés, d’ imaginer, de créer sans recours à la perception? Ne pourrait-on envisager l’ idée de la possibilité d’ une relecture de ses propres évocations afin de les « recoder » avec un projet différent, la possibilité de reprendre les évocations et de les « ré-enregistrer » de manière à les rendre disponibles pour l’imagination?
« Réussir ça s’ apprend » recèle, au moins en partie, la réponse à cette question.
Martine a sensibilisé Emeline au geste mental d’ imagination, en lui suggérant d’ évoquer en première personne, en l’ encourageant à se donner des images mentales dans lesquelles elle s’ investit personnellement, et en lui montrant comment elle peut transformer ces images dans un but de créativité. Au moment où l’ enfant est avec sa grand-mère, elle n’ enregistre pas ce qui plait ou manque à cette dernière dans l’ idée de créer, c’ est bien la relecture de ses images mentales qui lui donne ensuite des idées de cadeaux. Ne peut-on parler là d’ évocations installées puis revisitées? Pourquoi ne pas généraliser cette idée et affirmer que pour créer on peut soit enregistrer une perception dans le but de la transformer, soit réévoquer une ancienne perception et la « relire », la « ré-enregistrer » dans une perspective nouvelle qui serait cette fois d’ y découvrir des éléments sur lesquels s’ appuyer pour créer? Je pense que cette hypothèse mériterait que l’ on s’ y arrête un peu, quoique je n’ aie pas eu encore l’ occasion de la tester de façon suffisamment convaincante. Malgré cela, j’ ai pris la liberté d’ essayer de l’ exploiter au cours des réflexions suivantes.
Comment stimuler son imagination?
Se rendre « disponible » : Sans l’ avant propos de l’ Ante-christ, Nietzsche propose « Des oreilles neuves pour une musique nouvelle, des yeux neufs, pour les plus lointains horizons. Une conscience nouvelle pour des vérités restées jusqu’ à présent muettes ». De même dans « comprendre et imaginer » Antoine de la Garanderie propose-t-il de « s’ abandonner à toute idée même la plus farfelue ». En somme le projet d’ imaginer est d’ abord le « projet de l’ imprévu ». Comme lors de la résolution de certains exercices ou la compréhension de certains textes, il s’ agira de ne pas s’ enfermer seul dans des contraintes que n’ impose pas l’ énoncé. Bien plus : « Il fait partie du projet de l’ imagination créatrice d’ être en défiance à l’ égard des limites qu’ à son insu, celui-ci recèle ». Mais à présent que nous avons des oreilles, des yeux et une conscience neufs, que faire?
Un point de départ : Lucrèce dans « de natura rerum » affirmait déjà que « rien ne naît de rien ». Alors d’ où partir? Quelle route pour donner naissance à une forît d’ idées, d’ images, de sons et de sensations? Quelle pourrait bien être la « matière première » de l’ imagination? Dans « l’ air et les songes » Gaston Bachelard affirme : « On veut toujours que l’ imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images ». Même si l’ on ne tranche pas la question de savoir s’ il est possible ou non d’ exploiter des évocations construites dans un projet de reproduction, il reste certain que pour imaginer il faille s’ appuyer sur des évocations. Quelles doivent être ces évocations?
D’ emblée, il me semble falloir tenir compte de deux situations différentes : un énoncé à respecter et l’ absence de toute contrainte. Si l’ on peut avancer l’ hypothèse que le découvreur se sent plus à l’ aise parmi les contraintes que l’ inventeur, ce qui reste à vé;rifier, on peut en revanche affirmer qu’ en l’ absence « d’ inspiration fulgurante », tous deux auront besoin d’ un point de départ pour « mettre en branle » leur imagination. Et c’ est là qu’ apparaît toute la « magie » de l’ imaginaire : l’ absence de passage obligé. Comprendre quelque chose ou résoudre un problème peut exiger certains pré-requis particuliers, imaginer non. Tous les chemins sont possibles, tout élément peut être transformé, placé dans un contexte nouveau, d’ où la possibilité pour mettre son imagination en branle de s’ appuyer sur « n’ importe quoi », littéralement, si rien ne vient spontanément à l’ esprit.
S’ inspirer :
Consciemment ou non, l’ on s’ inspire forcément de « déjà connu »;. Prétendre se couper de tout ce qui a déjà été fait sous prétexte de se livrer à son génie créateur est donc loin d’ étre souhaitable car non seulement on s’ expose à refaire ce qui a déjà été fait mille fois, mais, en outre, les inventions, les découvertes des autres ouvrent sans cesse des champs nouveaux à l’ imagination au lieu de la stériliser comme on le croit si souvent. « La seule invention possible serait l’ invention de l’ impossible » disait Derrida dans Psyché. Mais comment savoir ce qui est « impossible » sans connaître auparavant le « possible »? Par conséquent, pas de scrupules, s’ inspirer n’ est pas plagier : « Les abeilles pilotent ça et là les fleurs et en font ensuite le miel qui est tout leur » écrivait Montaigne.
De la cristallisation : Dans « le rameau de Salzbourg » Stendhal écrit : « Aux mines de sel de Hallein, près de Salzbourg, les mineurs jettent dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d’ arbre effeuillé par l’ hiver ; deux ou trois mois après, par l’ effet des eaux chargées de parties salines qui humectent ce rameau et ensuite le laissent à sec en se retirant, ils le trouvent tout couvert de cristallisations brillantes. Les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d’ une mésange, sont incrustées d’ une infinité de petits cristaux mobiles et éblouissants. On ne peut plus reconnaître le rameau primitif. » Cette image dont Stendhal se servira pour parler de l’ amour peut aussi, me semble-t-il, être utilisée, d’ une façon différente, par la Gestion Mentale. Bien sûr, l’ on pourrait la rapprocher du paramètre 3 et l’ assimiler à une création de liens, mais dans le sens que je souhaite lui donner cette image n’ implique pas nécessairement de liens rigoureusement logiques et recèle une dimension supplémentaire : l’ idée de persistance, d’ un travail souterrain permanent, d’ un écheveau auquel l’ on noue perpétuellement de nouveaux fils et qui grossit constamment, d’ un circuit imprimé qui se développe régulièrement et pourra être re-parcouru à l’ infini, de plus en plus rapidement. Peut-être peut-on même réexaminer différents éléments appartenant à notre activité mentale à la lumière de la cristallisation. Je ne prétends pas ici imposer des vérités nouvelles mais simplement émettre des hypothèses qui ne demanderont qu’ à être réfutées ou étayées.
Etre attentif :
Etre attentif n’ est-ce pas cristalliser autour de rameaux projets certains des graines d’ idées, de connaissances qu’ un discours charrieà flots ?
Evoquer :
Enrichir une évocation n’ est-ce pas « cristalliser » autour d’ une évocation première? D’ autre part (et c’ est vraiment une question) est-il possible d’ évoquer, lorsque l’ on n’ a pas le moindre rameau auquel rattacher dans notre esprit ce qu’ il nous est donné de percevoir? Nous est-il possible d’ évoquer quand aucun cadre préexistant n’ est là pour accueillir la donnée nouvelle? Ne peut-on dire que si nous pouvons voir, le regard est nécessairement guidé par une certaine idée de ce que peut être la « réalité »? Sur cette idée, nos évocations ne pourraient-elles alors se cristalliser comme autour d’ un fin rameau?
Apprendre :
Comment mémoriser sans cristalliser des informations, grain par grain, autour d’ un projet, d’ un imaginaire d’avenir? Comment retenir une nouvelle connaissance quand elle est « flottante », quand elle ne trouve à s’ enraciner nulle part parmi ce qui a été précédemment acquis? Ne risque-t-elle pas d’ être presque aussitôt entraînée par le courant et par là même perdue? Plus qu’ aucun autre des gestes mentaux, la mémorisation ne fait-elle pas appel à la cristallisation?
Comprendre plus facilement: Cristalliser les informations, progressivement, autour d’ un premier élément saisi n’est-ce pas l’ un des moyens de parvenir au sens? (Pour s’ en convaincre, peut-être suffit-il de proposer à des élèves de comprendre l’ extrait d’ un extrait de « la cité de verre » présenté auparavant.)
Résoudre un problème : Réfléchir n’ est-ce pas cristalliser des données, des connaissances autour d’ une question jusqu’ à ce qu’ une réponse prenne forme et s’ épaississe?
Créer :
Créer enfin, n’ est-ce pas laisser des éléments se cristalliser autour d’ une première idée ou d’ un élément premier? L’imaginaire d’ avenir, la cristallisation d’ éléments autour d’ une situation donnée?
Des liens de la cristallisation avec la métaphore comme outil : Si l’ on admet l’ importance de la cristallisation dans l’ activité mentale, on peut alors mesurer l’ envergure que peuvent prendre les métaphores dans l’ activité cognitive. En effet, elles pourraient bien être les petites branches « pas plus grosses que la patte d’ une mêsange », simples à comprendre, point de départ autour desquelles tout un chacun pourrait cristalliser peu à peu les connaissances les plus complexes, qui sans cela, pourraient s’ avérer pour lui impénétrables. Cases ouvertes destinées à recevoir des évocations, cadres de la réflexion, de l’ intellegibilite du monde, graines de l’ imagination, les rameaux jetés par les mineurs de Hallein peuvent peut-être permettre de recueillir le meilleur de l’ activité mentale et ainsi, grâce à eux, chaque grain de sel cristallisé aura-t-il un lien solide avec tous les autres, permettant de glisser de l’ un à l’ autre sans effort et ainsi de faciliter l’ intuition. Offrir des branches sur lesquelles le sel de la connaissance et des idées puisse se cristalliser, se consolider, me semble le plus beau rôle que l’ on puisse proposer à l’ enseignant.
  1. François JACOB, Le jeu des possibles, Fayard, p.29.
  2. ibidem.
  3. Mais le docteur est d’or, Pocket, 1996, p.270.
  4. Signes, Gallimard, 1960, p.153.
  5. Si ce n’ est dans Comprendre et imaginer, bien sûr!
  6. Bayard, 1994, p. 38.
  7. Critique de la raison pure, PUF, p.153
  8. Centurion, 1987 (p. 97 par exemple).
  9. Bayard, 1994, p.136-137.
  10. Idées / Gallimard, 1985 p. 9.
  11. Centurion, 1987 p. 96
  12. ibidem.
  13. ibidem.
  14. José Corti, 1943, introduction 1, p. 7.
  15. De l’ amour, compléments éd. Folio 1987, p.355.
  16. François Jacob, Le jeu des possibles,Fayard, p.29.
Elise Fulger, formatrice en gestion mentale