Qu’ est ce qu’ un opposant?

Peut-être cette pensée vous a-t-elle effleuré en observant la manière d’ être de votre enfant? Si vous êtes enseignant vous connaissez à l’ évidence ces élèves qui repèrent immanquablement la faute au tableau ou qui excellent dans l’ art de la contradiction. Au delà des apparences se cache une structure de pensée parmi les plus pertinentes de la gestion mentale. Que signifie : comprendre par la différence ? Comment cette dimension se manifeste-t-elle et quels sont les indices de reconnaissance? Enfin, comment la prendre en compte dans les apprentissages scolaires pour qu’ elle devienne un atout valorisant? Ce sont les témoignages des enfants eux-mêmes qui fourniront les réponses; leurs propos seront cités exactement et on sera frappé de la pertinence du choix des mots.
Il est exclu d’ aller chercher l’ intelligence dans une adaptation purement rationnelle aux êtres et aux choses tant que la structure fondamentale de l’ intelligence du projet d’ être soi n’ est pas reconnue précise Antoine de La Garanderie. La conscience de soi s’ exprime dans son rapport avec la réalité des êtres et des choses. Ce rapport vise, à l’état le plus simple, des similitudes et des différences. Ainsi la réalité prend sens dans la conscience du « composant » quand il y découvre des similitudes et dans celle de « l’ opposant » lorsqu’ il y recherche des différences. L’ un dit : « c’est comme », l’autre : « c’est différent de … ».
Tout être humain a en lui la possibilité d’ exprimer les deux modes. Cependant il ne peut les apprehender simultanement. Il s’ ensuit que l’ une des structures l’ emporte sur l’ autre, devient fondamentale et s’ exprime toujours en priorité chez la même personne. Il peut aussi arriver que, de privilégié, l’ un des deux modes devienne exclusif.
L’ opposant comprend la réalité et donc affirme son identité quand il ne va pas dans le sens de ce qui lui est propose mais dans un autre sens (qui n’ est pas forcément un sens contraire). Il commence par dire « non » de manière à dégager un point de vue original qui lui permet d’ affirmer sa différence. C’est pourquoi il excelle à déceler les défauts ou les manques dans la réalité des êtres et des choses sur laquelle il porte un réel sens critique. Il n’ a pas son pareil pour dégager d’ emblée le défaut, la faille, le manque, la différence, dans ce qui lui fait face puisque c’ est par là que la réalité prend sens pour lui. Son souci de suivre une voie originale et sa capacité à déceler les manques le conduisent par conséquent à faire ce que les autres ne font pas. Et s’ il est doué pour imaginer, il cherchera à inventer des possibilités nouvelles en vue de combler les manques qu’ il a décelés.
L’ opposant peut aussi utiliser à son profit les défauts qu’ il a été si perspicace à déceler chez l’ autre. Il se place alors en terme de concurrence face à un adversaire avec lequel il rivalise. Il mettra alors toute son énergie à le vaincre en exploitant ses faiblesses. En effet, il bâtit sa stratégie sur le terrain de faiblesse de son adversaire dont il imagine les ripostes. La compétitivité stimule ses capacités et il sait à merveille trouver les moyens qui lui permettront de dominer. D’ ailleurs, il apprécie la confrontation qui lui donne l’ occasion de s’ affirmer et qui en même temps libère ses ressources. Autrement dit c’ est dans la résistance de l’ adversaire qu’ il trouve sa force. L’ opposant est un être de défis et par conséquent d’ action.
Par ailleurs du fait qu ‘il repère les difficultés avant les facilités, le négatif avant le positif, les défauts avant les qualité, il peut passer pour pessimiste. Conséquence de tout cela, ce que redoute le plus l’ opposant c’ est de ne pas pouvoir exprimer son exigence de se différencier et d’ avoir le sentiment d’ être assimilé.

Illustration des différences

Le dialogue p2dagogique, conduit avec des enfants de la fin du primaire et du collège, permet de faire deux remarques préliminaires. Certaines lenteurs dans l’ exécution des tâches ou certains blocages inexpliqués peuvent trouver leur source dans la structure d’ opposition.
D’ abord, il s’ avère que c’ est dans les activités sportives que les enfants expriment le plus facilement, le plus spontanément et le plus naturellement la structure opposante sans doute par ce qu ‘elle y est valorisée. La deuxième remarque tient à la difficulté de la prise de conscience de l’ opposition (même chez les adultes) probablement à cause du sens moral qui y est lié à tort. Comment résoudre le dilemme qui consiste à exprimer sa différence sans pour autant rejeter ou se faire rejeter? Chacun tente de trouver son « modus vivendi » en fonction de son degré d’ opposition. Certains gomment leur différence et nient leur manière fondamentale d’ être au monde, perdant ainsi toute motivation. D’ autres affirment leur droit à être « autre » c’ est à dire « contre », allant jusqu’à s’ exposer de fait à des conflits relationnels avec les adultes.
C’ est ce que vit Jules (3ème) qui dit de manière touchante et même pathètique que sa priorité absolue est d’ améliorer sa relation avec les autres : « Il y a des professeurs qui me provoquent … Parfois je suis provoquant … pour certains, quand je dis bonjour ou même si je dis rien, ils ont l’ impression que je les cherche ». De fait, un composant a le sentiment d’ être agressé par un opposant, fût-il un enfant . Même tonalité pour Claire (3ème) qui reconnaît : « j’ aime provoquer pour réagir. je cherche la contradiction ». Ces adolescents ont besoin de comprendre le bien fondé de leur démarche, à savoir la recherche de sens à l’ origine de la contradiction ou de l’ objection, faute de quoi ils deviennent des êtres de contradiction. Ils encourent alors le risque d’ être rejetes et deplorent comme Marine (CE) de ne pas avoir d’ amis. Et c’ est sans doute en partie pour éviter ce sentiment de rejet que Claire avoue jouer des personnages de composition qui ne sont en réalité que des comportements de façade et non une composition vraie.
La recherche des défauts et l’ exploitation des points faibles de l’ adversaire s’ exprime bien dans les activités sportives. Ainsi Etienne (3ème) est sorti vainqueur de la compétition de judo car il a « repéré tout de suite le manque d’ endurance » de son adversaire. « Quand il souffle, j’ en profite pour lui rentrer dedans ». Julien (6ème) dont le sport favori est la natation exprime très bien ce qui le motive : « Arriver le premier. N’ importe quoi pour toucher le premier, je fais pas de cadeau. Je pars avec l’ idée que je vais gagner ». Au tennis François (6ème) cherche à « faire des feintes pour tromper l’ adversaire » et Rémy dit « je veux le gagner et je tire sur son point faible ». Quant à Christophe (3ème) il affirme : « je joue pour gagner, si je perds un peu je suis déstabilisé ». Certains supportent si mal l’ idée de perdre qu’ ils en viennent à « casser le jeu » s’ ils sentent la cause perdue. Jules, déjà cité, joue de la basse dans un orchestre. Il s’ est mis au défi de « faire mieux que son frère, d’ ailleurs je m’ intéresse à un autre style de musique que lui j’ essaye d’ inventer d’ autres rythmes, je cherche à faire ce que les autres ne font pas ». Voila bien sa motivation profonde : se différencier.
Par ailleurs on peut dire que les enfants opposants passent pour avoir du caractère : « je fais souvent le contraire de ce qu’ on me dit » reconnaît Tom (5 ième) qui ajoute : « je ne le fais pas exprès ». « Si on me force, je fais pas » assure Julien (5ème). « J’ aime faire ce que je décide » affirme Vincent (CM) qui ajoute : « je fonctionne à la gifle ». Et lorsqu’ on pose une question à Axel (3ème), le premier mot de sa réponse est toujours et d’ abord : « non ». Il est à remarquer aussi que lorsqu’ on donne à Jean-Philippe plusieurs propositions à cocher dans une liste, il commence par barrer ce qui ne le concerne pas. Le « je ne suis pas d’ accord » s’ exprime d’ abord.
Enfin, ceux qui comprennent par la différence remarquent et parfois s’ en étonnent (est-ce bien normal?) qu ‘ils retiennent mieux le contre, le faux, le bizarre, l’ exception, l’ erreur, la mauvaise gamme, la fausse note, les réprimandes du professeur. On peut aussi les surprendre à former les lettres ou les chiffres à l’ envers et lorsque Paul est interrogé sur les tables de multiplication, il inverse systématiquement la proposition dans sa tête : il entend 7 x 8 … il se dit 8 x 7.
N’ oublions pas qu ‘un indice n’ est pas révélateur de la structure, il est indispensable d’ avoir décelé un faisceau d’ indices convergents et de les susciter avec tact. Car ceux qui discernent les défauts chez les autres avec acuité semblent avoir du mal à avouer les leurs puisque dévoiler sa faiblesse, mettre à nu sa défaillance, c’ est s’ exposer sans défense, offrir à l’ autre son talon d’ Achille et, par cette brèche, se rendre vulnérable. C’ est peut-être pour cette raison qu’ ils manifestent la peur de se tromper : ils redoutent l’ erreur fatale qui les exclurait de la compétition. Certaines lenteurs dans l’ exécution des tâches ou certains dérapages ou blocages inexpliqués peuvent trouver leur source dans la structure d’ opposition. A l’ inverse, il est des adolescents qui en viennent à s’ exclure d’ eux même de la compétition par crainte de ne pas être à la hauteur. L’ échec est une manière de se différencier.

Recherche appliquée à la différence

Puisqu’ il s’ agit d’ une structure fondamentale de compréhension, elle doit pouvoir s’ exprimer dans les apprentissages scolaires. Observons ceux qui la mettent en oeuvre pour y puiser des propositions d’ aide en faveur de ceux qui l’ utilisent spontanément dans les activités extra scolaires mais ignorent leur bien fondé dans le domaine scolaire. Précisons que dans une relation d’ aide l’ opposant a besoin d’ un interlocuteur qui ne cherche pas à l’ assimiler, qui ne craint pas la critique et qui l’ éveille à l’ évocation des différences.
Lorsqu’ il s’ agit de faire des comparaisons les opposants cherchent à repérer le manque, l’ anomalie, en un mot la différence. Par exemple, Michaël devant la carte qui retrace les voyages de Christophe Colomb, repère d’ emblée « la différence de longueur des trajets » et c’ est à partir de cette particularité qu’ il articule d’ autres éléments. De la même manière face à une fiche de chromosomes, Juliette dit que l’ anomalie lui saute aux yeux. Et lorsqu’ on interroge Julien sur sa démarche mentale quand il lit un texte en français, sa réponse fuse sur le ton de l’ évidence : « on compare pour dire les défauts! ». A la même question Jules répond par une formule lapidaire : « Lire, c’ est critiquer ». La recherche de l’ objection est bien le projet de sens qui ouvre à la compréhension du texte. Les réponses pertinentes de ces enfants montrent que c’ est bien la motivation par la différence qui libère l’ intuition du sens. Faute de quoi la lecture ne prend pas sens pour eux.
En ce qui concerne l’ apprentissage des rèles ou des définitions, Eric dit clairement : « je cherche les exceptions et je retiens la règle ». Il veut dire par là que c’ est à partir des exceptions qu’ il comprend la règle. Claire a appris les définitions des sinus, cosinus, tangente sans difficulté : « Les trois sont différents donc je retiens » dit-elle. Lorsqu’ il pense au sens d’ un mot Vincent aime bien le définir par son opposé : « on comprend plus vite ». Hervé affirme même qu’ il « enrage contre les homonymes ». Et pour retenir l’ orthographe d’ un mot, Julie cherche « les anomalies » et Amélie « les bizarreries » tandis que Jules adore « épeler à l’ envers ». Quant à Guillaume, il fait une remarque perspicace : « je vois bien les fautes des autres, pas les miennes ». Par ailleurs, pour retrouver les connaissances lors d’ une interrogation, l’ un dit : « j’ essaie de voir ce qu ‘il ne faut pas faire » et l’ autre : « Je cherche ce que je ne dois pas mettre ». C’ est dire que le tri mental qu’ il est nécessaire d’ opérer se fait par élimination du faux mais c’ est le faux qu’ on évoque d’ abord; en situation de problème à résoudre, Charles trouve plus facile de « prendre le problème à l’ envers, c’ est plus clair, je pars du résultat et je me demande comment on en est arrivé là » et il critique chaque étape du raisonnement.
Face à une dissertation, Juliette dit « je recherche des indices où je ne suis pas d’ accord » et Olivier confirme que les objections viennent tout de suite. Il possède l’ antithèse avant la thèse et c’ est à partir du contre qu’ il articulera le pour.Ces témoignages montrent que la structure d’ opposition peut s’ exprimer dans tous les domaines d’ évocation. S’ il s’ agit de la réalité des êtres et des choses, du concret, l’ opposant recherche ce qui se distingue, le détail qui émerge, qui surprend, qui accroche et qui lui permet de prendre de la distance. L’ accroc, la brèche, l’ aspérité lui fournissent une prise sur le réel. Il redoute le plat et le lisse, le « sans défaut ». Il en va de même en ce qui concerne la gestion des codes, l’ opposant recherche l’ anomalie qui lui fera retenir l’ orthographe du mot, le sens contraire pour le définir. Et l’ apprentissage par coeur ne pourra pas être considéré comme un automatisme dénué de compréhension si la recherche de sens par la différence a été effectuée. Par rapport à la logique rationnelle, cette visée de sens oriente l’ argumentation vers la recherche de l’ objection, de la critique, de la contradiction, de la faille dans le raisonnement.
Enfin, l’ imagination à la recherche de l’ imprévu sera disposée à faire des rapprochements inédits portant sur les différences. Et celui qui porte un regard critique sur la réalité, pour en percevoir les manques et chercher à les combler par l’ invention, se situe dans une démarche créatrice, voie originale par excellence. Il semble que les opposants, quoique à des degrés divers, manifestent tous une dimension imaginative pour, en quelque sorte, sortir du réel, l’ appréhender autrement. Cependant ils paraissent avoir du mal à se projeter positivement dans l’ avenir. C’ est pourquoi ils requièrent des encouragements vrais pour dépasser la peur (de l’ erreur, de l’ échec, du ridicule). Grégoire remarque que « si on le stimule et si on l’ encourage, la nature même de ses évocations en est changée ».
Si l’ opposition est parfois difficile à admettre, si le vocabulaire qui y est attaché est quelque peu péjoratif, il n’ en reste pas moins que sa prise de conscience est libératrice : il est possible de faire valoir sa différence à propos de tout ce qui est positif. Face à un opposant la démarche d’ aide s’ ouvre donc dans plusieurs directions : puisque son intelligence s’ éveille à l’ évocation des différences, il convient de lui en fournir. Ensuite il sera amené à se rendre compte que les apprentissages scolaires lui procurent l’ occasion d’ affirmer sa différence de manière positive en y mettant sa marque personnelle. Il peut être contre et en tirer bénéfice. Enfin, si son interlocuteur manifeste la compréhension de son opposition il pourra s’ ouvrir à la composition :
Je comprends par la différence …. Comprenez moi !
Gisèle SEGIER, formatrice en gestion mentale